B - Bonheur

B - Bonheur

B - Bonheur

Vous avez déjà eu un crush un peu inapproprié? Un(e) collègue de travail, le (la) compagne d’un(e) ami(e), un(e) prof ? Vous voyez cette soirée où vous êtes un peu fébrile, où vous sentez un momentum et où vous l’embrassez avant de tourner les talons, horrifié(e) par votre initiative ? Je veux surtout vous parler des jours qui suivent où vous retrouvez la personne au bureau, à un brunch entre copains ou en cours. On évite les yeux, on surjoue la détente, on mise tout sur le déni. Mais immanquablement, on attend un signe.


Les couches n’avaient pas bougé de leur étagère, le paquet diminuant lentement. Je détournais le regard, je feignais la détente, je comptais sur le déni. Quand elle était à la maison, la couche de ma sœur pouvait sortir ostensiblement du haut de son pantalon. Elle avait aussi l’habitude de s’affaler les jambes relevées sur le tapis de la chambre ou sur le canapé, même quand elle était en jupe. Autant me coller sa couche directement au visage, tant qu’elle y était ! Je m’emmurais dans le silence et devenais irritable.


C’était dimanche soir. Le weekend avait été contrariant et la semaine d’école à venir promettait de l’être aussi. J’avais passé une partie de la soirée à faire mes devoirs sur la table du salon pendant que ma soeur, la jambe droite pliée sur la jambe gauche, lisait un “Chair de poule” adossée contre le canapé. Pleine vue sur sa couche.
Je suis allée prendre ma douche en ruminant l’extrait des fables de Lafontaine que je devais connaître par cœur pour le lendemain. Je me suis séchée en tournant le dos au paquet rose, de la manière la plus détachée possible. Alors que j’enfilais le bas de mon pantalon de pyjama, j’ai fait une pause. Une seconde. Deux. Trois. Noeud dans l’estomac. J’ai jeté l’habit au sol d’un geste presque théâtral. J’ai posé avec assurance le petit escabeau en plastique devant les étagères et j’ai attrapé une couche comme si elle me revenait de droit. Devant tant de détermination, la couche n’a pas pensé à protester.

Je l’ai ouverte. Soudain moins sûre de moi, j’ai mis les pieds dedans et le l’ai remonté précautionneusement. L’élastique qui m’arrivait avec peine au-dessus des hanches me serrait et mes cuisses forçaient un peu sur les ouvertures. On ne peut pas dire qu’elles étaient confortables et pourtant je ne l’aurais enlevé pour rien au monde. La sensation d’enveloppement était troublante. J’ai palpé le devant. Le contact avec cette matière rugueuse qui m’avait surprise la première fois était maintenant doucereux, comme un lion qu’on apprivoise. Le bruit s’était joint au touché ; Un son inhabituel, qui réveillait peut-être des souvenirs inconscients. Je me sentais apaisée.


Bien décidée à la garder pour la nuit, j’ai enfilé mon pyjama et je suis allée directement sous ma couette. Pendant longtemps ma sœur et moi avons partagé la même chambre. Nos lits étaient en mezzanine et j’avais celui du dessus. Quand elle est arrivée, elle m’a demandé si elle pouvait prendre mon lecteur cd portable avant de dormir. En temps normal, j’aurais négocié plus âprement un tel emprunt, mais pressée de la voir se coucher, j’ai promptement accepté. Elle est allée à la salle de bain et est revenue en couche elle aussi. L’idée que nous allions toutes les deux dormir l’une au-dessus de l’autre dans la même couche m’a fait sourire. 


Ma mère est venue pour nous souhaiter bonne nuit.

“Tu es couchée de bonne heure” m’a-t-elle fait remarquer.

J’étais angoissée qu’elle découvre ma tenue, mais elle m’a simplement embrassé avant de repartir en éteignant la lumière. Ma sœur s’est toujours endormie rapidement et cette fois n’a pas fait exception à la règle. Quand j’ai entendu sa respiration devenir plus profonde, j’en ai profité pour masser de nouveau la couche en dessous de la couette. Je suis restée éveillée une bonne heure à profiter des sensations avant de lentement sombrer dans le sommeil. C’était la meilleure nuit de ma vie. 


Vous avez déjà eu un crush un peu inapproprié? Même si on joue l’indifférence, immanquablement, on attend un signe. Cette première nuit en couche, c’était le moment où le fameux crush vous révèle que lui ou elle aussi est épris(e) de vous. Les planètes s’alignent, on se sent pousser des ailes, les barrières tombent et ouvrent des voies ensoleillées : c’est la quintessence du bonheur.

Commentaires

  • Vivement la suite !

    DF le

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