U - Uniforme
Des jours.
Des semaines.
Des mois.
Des années.
Une éternité.
Sans mettre une couche.
J’étais révoltée contre ma mère, en premier lieu, pour avoir émis l’idée que je devrais aller voir un psy. Comme s’il fallait « soigner » mes penchants ABDL. Une maladie, ça ? Aimer la texture, le maintien, l’odeur d’un produit que tout le monde a dû porter un jour ? Et explorer les possibilités, s’ouvrir aux autres, apprendre de leurs pratiques, ça, c’est mal ? Il s’est passé un moment avant que je ne lui réadresse la parole. Je rentrais du lycée et j’allais directement dans ma chambre. Je donnais des réponses laconiques, voire monosyllabiques, aux questions posées pendant les dîners.
J’étais révoltée contre ma sœur aussi, d’avoir pu me trahir si rapidement, si éhontément. De me qualifier ouvertement de « bizarre ». De ne pas avoir compris les enjeux, de ne pas avoir essayer de me comprendre, moi, sur qui elle avait toujours pu compter. Nous avions pris l’habitude d’être une équipe soudée face à nos parents. J’avais eu besoin d’elle… Non ! Pas même d’elle ! J’avais simplement eu besoin de son silence ! Et elle m’avait offert un coup de couteau dans le dos.
J’étais révoltée contre William, tant qu’à faire. Qu’a-t-il fait pour me réconforter ? Rien. Il était resté fidèle à lui-même : doux, docile, passif. Qu’est-ce que j’en avais à faire, de sa gentillesse ? Je voulais qu’il me secoue, qu’il me demande ce qui n’allait pas, qu’il creuse, qu’il propose, qu’il trouve. Qu’il m’exorcise de toutes les frustrations et haines que j’enfermais à l’intérieur. Faute d’exutoire, je bouillonnais. Le moindre prétexte me faisait prendre la mouche. Il a fini par mettre un terme à notre relation. Ça m’a fait mal, mais je ne l’ai pas retenu. J’ai mis cette peine avec toutes les autres et j’ai fermé le verrou à double tour.
J’étais surtout révoltée contre moi-même. Comment avais-je pu être aussi idiote ? J’aurais dû effacer l’historique, regarder l’heure ou prétendre que je faisais autre chose sur l’ordinateur pour me donner le temps et l’occasion d’effacer mes traces. De toute façon, elle était débile, cette lubie. Je ne sais pas ce qui m’a pris… Les hormones ? Oui, les hormones, ça devait être ça. Je n’aimais pas vraiment les couches ... Je n’étais pas bizarre. Je pouvais parfaitement m’en passer.
Je m’en voulais d’avoir été aussi mauvaise avec William. Ce n’était pas l’homme de ma vie, mais il aurait mérité une meilleure rupture. Plus propre, plus honnête. Je m’en voulais aussi d’attendre de ma sœur de 12 ans assez de maturité pour se rendre compte de la situation. La vérité c’est qu’elle avait eu peur pour moi. On lui avait assez répété de faire attention à ce qu’elle trouverait sur internet pour ne pas vouloir m’en protéger aussi. Je m’en voulais d’inquiéter ma famille, ma mère surtout, qui, évidemment, était dépassée par la situation. Parler de sexualité entre parent et enfant, c’est déjà sensible. On fait souvent le coup de la métaphore : l’abeille, la fleur, la banane habillée en latex, etc. Essayez d’entrer dans les détails, surtout les détails inhabituels, et vous perdez tout le monde.
Alors j’ai pleuré. Beaucoup. Souvent seule. Parfois un peu avec ma sœur à qui j’ai pu vaguement m’ouvrir. Je l’ai rassurée. Je me suis rassurée en même temps. Et le temps a fait son œuvre.
Le fait est que le malheur ne me va pas au teint. Je suis d’un naturel joyeux et même les affres de l’adolescence n’ont pas altéré longtemps mon optimisme. Face aux complications qui vous mènent à l’âge adulte, j’ai trouvé refuge dans les bonheurs simples : quelques gaies soirées bien entourée, les formidables couleurs du ciel breton, la sensation des pieds dans le sable, un bon film, une jolie chanson…
J’avais mis ma vie ABDL au bûcher. Il en était resté un tas de cendres dont je ne savais que faire. J’ai glissé ce monticule sous le tapis, à l’abri des regards. C’était sans compter le fait qu’il y avait pas mal de matière et que ledit tapis de mon inconscient s’est retrouvé affublé d’un bourrelet sur lequel il m’est arrivé de trébucher…
Un samedi soir, par exemple. Oncle, tante, cousins et cousines étaient venus passer le weekend chez nous. Nous nous sommes mis devant un épisode de téléréalité. Au bout d’un moment, l’une des jeunes femmes portait une robe laissant entrevoir ses sous-vêtements. Dans l’ivresse du moment où toute la cousinade s’y donnait à cœur joie dans les commentaires divers, j’ai lâché :
- Eh, on voit sa couche !
(Silence)
- Sa culotte. On voit sa culotte.
(Éclat de rire de mes cousins, pas le moins du monde suivis par ma sœur, de laquelle j’ai senti le regard pesant…)
Dans les magasins, je fuyais tout contact visuel avec le rayon des couches. Je faisais même un détour hors de l’allée centrale quand je pouvais, pour éviter ne serait-ce que de passer à côté. Notre voisine s’était fracturée la jambe en glissant sur un tas de feuilles mortes mouillées. Son époux était chauffeur poids-lourds et pouvait être absent plusieurs jours. Le cadet de leur 3 enfants portait encore des couches. Nous passions régulièrement la voir pour l’aider dans les petites choses du quotidien. Un jour, elle m’a demandé de lui ramener quelques courses dont (vous le voyez venir) un paquet de couches. Rien que de voir ce mot écrit sur la liste, là, entre le shampoing et le riz basmati, je me suis mise à rougir et à transpirer, mais je ne pouvais décemment pas refuser ce service.
Quand je suis rentrée dans le supermarché, j’ai minutieusement mis chaque article dans mon panier roulant et j’ai gardé le paquet de couches pour la fin. Après un peu de procrastination, je suis allée dans le rayon bébé. Tous mes sens étaient en alerte. J’avais honte. J’avais honte alors que je ne faisais rien de honteux. Mais j’avais honte. J’avais honte parce qu’au fond de moi, je savais que je donnerais tout pour recommencer. Recommencer cette pratique « bizarre » qui m’avait donné tellement de bonheur. Mon tas de cendres se transformait, peu à peu, en volcan.
J’ai attrapé du bout des doigts la marque de couche demandée, je les ai posées en regardant ailleurs et je me suis dirigée vers les caisses. Pour le mettre sur le tapis roulant et le reprendre, j’ai fait attention à bien saisir l’enveloppe plastique autour et surtout pas les couches en elles-mêmes. J’ai mis tout ce que je pouvais par-dessus pour ne pas l’avoir en ligne de mire. De retour chez ma voisine, j’ai fait en sorte qu’elle range le sac qui contenait le paquet pendant que je m’occupais de l’autre. Et je suis partie. Vite. J’ai passé le reste de la soirée dans ma chambre, prétextant un mal de ventre pour ne pas venir manger. J’avais effectivement le ventre noué. Pourquoi étais-je encore sensible à ce point ?
Quelques semaines plus tard, je passais le baccalauréat. Son obtention m’a ouvert un nouvel horizon : suivre des études supérieures dans une nouvelle ville. Il était prévu que je me mette en colocation avec une connaissance. Elle allait suivre des études d’infirmière et était depuis plusieurs années pompier volontaire. Je ne le savais pas encore, mais j’allais rapidement développer un penchant pour l’uniforme…
