H - Hypertension
La douche froide qu’avait causé la découverte de ma mère m’avait stoppée dans mes habitudes ABDL pendant un moment. Il ne m’a pourtant pas fallu plus de deux ou trois mois pour recommencer à voler des couches au supermarché. Cet acte révélait plusieurs choses.
1. Une envie réelle et profonde d’en porter. Je n’étais pas mue par des convictions anarchistes, j’en mettais parce que c’était une pulsion qui émanait de moi. D’ailleurs, le mal-être provoqué par la cage de silence dans laquelle ma mère m’avait placée n’était pas pour rien au fait que je m’y remette si rapidement.
2. Une peur que ce déni n’efface mon passé. Bien que cette idée n’avait pas été formulée ainsi à mes 13 ans, elle me semble aujourd’hui indubitable. Une des sources de mes angoisses venait du fait que les sensations que j’avais éprouvées puissent s’envoler, se dématérialiser, créer un néant qui n’attire d’autres choses dans son vide.
Je suis donc retournée au magasin. Plus question d’acheter les gros paquets de couches dont le volume avait provoqué ma perte. Les petits vols des débuts étant restés impunis, je recommençais l’opération. J’ouvrais le paquet de Pampers Baby Dry, j’en enfouissais 4 ou 5 au fond de mon sac de danse et je partais par les caisses avec un paquet de bonbons ou autre menue commission. Je mettais ensuite ce petit butin dans un plus petit sac derrière la machine à laver, cachette qui avait pour le moment tenu ses promesses.
Petite Daisy portait donc des couches environ une nuit par semaine. C’était peu, mais c’était déjà ça. Je retrouvais une certaine stabilité émotionnelle.
L’avez-vous remarqué ? Petite Daisy est parfois tête en l’air… Ne nous mentons pas, c’est un trait de caractère ancré depuis les débuts de ma vie et exacerbé par les actions routinières. Certains diraient que c’est le revers de la médaille de la créativité…
Un jour donc, je me prépare pour aller à l’école de la manière la plus normale au monde. J’avais mis une couche la veille, j’ai donc répété les mouvements qui eux aussi étaient devenus tout à fait banals. Enlever la couche, la mettre dans un sac plastique, insérer le tout dans mon cartable pour aller la jeter ensuite sur le chemin du collège.
C’était l’automne. Je me familiarisais encore avec les nouveaux professeurs, mais je préférais la nouvelle classe dans laquelle j’étais. Il y avait un garçon à côté duquel je m’asseyais souvent. Appelons-le Arthur. Son humour désarçonnant marchait beaucoup sur moi. Il avait un côté hyperactif qui le faisait dessiner des petites choses plaisantes sur ses cahiers. Surtout, il avait un cheveux sur la langue. A cette époque, nous apprenions encore à nous connaître.
Nous nous sommes assis devant notre table. J’ai sorti ma trousse, je me suis penché à nouveau pour chercher mon cahier en parlant avec mon voisin et j’ai mis la main sur le sac en plastique. Celui qui contenait encore la couche enlevée ce matin. J’ai été tellement surprise que j’en suis presque tombée de ma chaise. Comme avais-je pu oublier ? J’ai pris en vitesse mon cahier et l’ai ouvert, la colonne vertébrale aussi droite que si j’avais été au garde à vous. Je sentais Arthur qui me regardait, alors je prétendais d’être absorbée par le cours le temps de redescendre en tension.
J’avais.
Une couche.
Dans mon cartable.
En plein collège.
“ Ok, Daisy. Paraît détendue.”
Ma vision périphérique me montrait Arthur, toujours tourné vers moi. J’ai essayé d’allonger mes respirations et surtout de ne pas quitter la prof des yeux.
- Psst… Daisy ?
“ Il n’y a aucune raison qu’elle tombe de ce sac. Il n’y a aucune raison que tout le monde la voit, me pointe du doigt, murmure des choses horribles à mon sujet. Aucune. “
- Daisy ?
“Je vais la jeter sur le retour, tout simplement. Rien ne se passera de profondément humiliant entre-temps”
Arthur a fini par me prendre le bras. J’ai sursauté.
- C’est toi qui a le livre. Page 62, l’exercice 4.
C’est effectivement moi qui avait le livre. Sans mot dire et de la manière la plus robotiquement détendue qui soit, j’ai remis la main dans mon sac pour sortir le livre et l’ouvrir entre nous deux.
- Ça ne va pas ? m’a-t-il doucement demandé.
- Si, j’ai juste… oublié. De faire… L’exercice.
- T’inquiète pas, tu peux regarder sur moi si elle t’interroge.
Arthur continuera pendant les deux ans que nous passerons dans la même classe à être aussi bienfaisant. Soit dit en passant : ce sera bien plus souvent moi qui sauvera ses miches concernant les devoirs ! Qu’importe. Il aura beau ne pas être un élève brillant, sa sincère gentillesse fera de lui un camarade inoubliable. Et il savait quand ne pas trop poser de questions.
Le reste de la journée, je l’ai vécu comme si j’avais une mallette contenant un million de dollars sur moi. Tendue, paranoïaque, somme toute, suspecte. Mais rien de profondément humiliant ne s’est passé entre-temps. J’ai jeté la couche là où j’aurais dû la jeter 10 heures plus tôt et j’ai décliné le poste d’agent double à la CIA. Je n’avais pas les nerfs. Et de toute façon, je ne parlais pas anglais.
L’avez-vous remarqué ? Réussir répétitivement des méfaits vous conforte dans l’idée que vous ne serez jamais pris. Nous sommes mercredi, 45 minutes avant mon cours de danse, avec 4 Pampers Baby Dry bientôt volées dans mon sac.
- Et voilà ta monnaie. Bonne soirée.
- Merci, bonne soirée.
- Mademoiselle, suivez-moi s’il vous plaît.
Le ton sévère avec lequel la sommation avait été énoncée m’a fait tressaillir. L’agent de sécurité s’était rapproché et me fixait du haut de son 1,90 m. Si sa voix était ferme, son regard ne dégageait pas de colère, plutôt une lassitude désabusée. J’ai agrippé mon sac. Je me suis imaginée courir pour m’échapper, mais à quoi bon? La caissière me connaissait et nous reviendrions de toute manière faire nos courses dans la semaine. Ils allaient appeler ma mère. En plus d’être bizarre, de cacher des couches pour bébés dans ses peluches, je deviendrai une voleuse à ses yeux. Il n’en était pas question. Il fallait que je trouve un moyen de m’en sortir.
