J - La Jungle

J - La Jungle

J - La Jungle

C’était une jolie maison cossue. L’anneau du heurtoir s’accrochait à une figure d’homme barbu en bronze. Je l’ai soulevé pour frapper 3 fois. Ça me plaisait déjà.

Ma mère, qui se tenait juste derrière, a mis ses mains sur mes épaules. Elle était plus stressée que moi. Une femme bien habillée a ouvert.

- Bonsoir, bienvenue ! Vous êtes un peu en avance. Rentrez, le temps est abominable.

Ma mère a refusé poliment et s’est arrangée sur le pas de la porte avec la dame pour que son mari me ramène à la maison à leur retour. Je l’ai embrassée et j’ai avancé dans ce nouvel environnement.

- Tu veux quelque chose à boire, Daisy ? Un jus de fruit, peut-être ?

- Non merci, madame.

Elle a sourit avec amusement.

- Appelle-moi donc Katia.


Katia m’a présentée à sa fille Gwenaëlle qui m’a annoncé avoir 5 ans, les doigts de sa main ouverts en éventail pour appuyer son propos. Le père nous a rejoint en ajustant sa cravate. Les numéros de téléphone à appeler en cas d’urgence laissés en évidence et les instructions à propos du dîner données, ils sont partis à leur soirée.

Me voilà seule.


- Tu veux que je te montre mes poupées ?


Presque seule.


J’avais l’habitude de m’occuper de ma sœur. Gwenaëlle était plus expansive, mais aussi plus ouvertement affectueuse. Quelques pleurs au moment du couché rapidement atténués par la palpitante lecture du livre de Ratatouille ont clôturé mes premières heures de travail. Il était 21h30. J’avais la maison pour moi pendant deux bonnes heures.

J’ai commencé par une exploration en bonne et due forme de la salle de bain. Peut-être qu’une réserve de couches pour la petite demoiselle se trouvait quelque part ? L’ouverture de chaque placard et tiroir n’ayant rien révélé, je suis retournée, un brin déçue, dans le salon. Une impressionnante bibliothèque en bois sombre recouvrait tout un pan de mur. Je m’en suis approchée. Une partie était occupée par des livres sur l’éducation des enfants dont “Caillou : le pot”. L’histoire raconte comment ce petit garçon qui n’avait visiblement pas envie de s'appeler Pierre comme tout le monde, apprend à se séparer de ses couches. “Tu es grand maintenant, tu n’as plus besoin de porter de couche” lui disait sa maman.

“Pauvre Caillou” ai-je pensé. Si ce n’était pas pour faire comme les grands, les enfants choisiraient-ils de s’en passer ? La question reste entière.

A défaut de couche, cette soirée m’avait rapporté 40€ ; l’équivalent d’une dizaine de galettes œufs/fromage, d’une vingtaine de paquets de bonbons et une bonne centaine de couches. Je me sentais la reine du monde. Il me restait à résoudre la problématique de la cachette de ce formidable potentiel magot ABDL


Mon père est venu nous chercher en avance un samedi. Lui et ma mère ont pris un temps pour parler dans la cuisine. Ils nous ont ensuite annoncé que le temps était venu pour que ma sœur et moi fassions chambre à part. Après quelques travaux, le garage est devenu mon nouvel espace rien qu’à moi. Son inauguration s’est fêtée avec une petite fête de famille pendant laquelle ma mère m’a prévenu :


- Toutes les libertés viennent avec des responsabilités, ma fille. C’est ta chambre, c’est donc à toi d’y faire le ménage !


Éclat de rire général. J’ai fait une moue embêtée puisque c’est ce qu’on attendait de moi, alors qu’intérieurement, je jubilais. Je suis devenue aussi ordonnée que possible pour que jamais, au grand jamais, ma mère n’ait d'excuse pour venir dans mon royaume.


J’avais aussi de plus en plus le droit d’aller chez des amis les weekends. Comme la plupart habitaient à une dizaine de minutes à pied, je pouvais y aller et revenir par moi-même. Un soir, les encombrants étaient sortis. Contre un imposant vaisselier cassé se trouvait une vieille valise en cuir. Poussiéreuse, certes, les coins abîmés, pour sûr, mais encore fonctionnelle et d’une belle contenance. Un anneau en métal s’insérait dans une bandelette percée pour en sécuriser la fermeture avec un cadenas. Aussi discrètement qu’un félin, j’ai glissé ma trouvaille sous mon lit. Nous avions acheté un cadenas pour le casier de mon école et, comme ils se vendaient par paire, il m’en restait un. Est-il vraiment nécessaire de préciser que le mercredi qui suivit, la valise ne s’est remplie ni de galette œuf/fromage, ni de paquets de bonbons ?


Ma première nuit de retrouvaille avec les Pampers dans ma nouvelle chambre fut presque blanche. En plus de la palper régulièrement, j’ai pris un malin plaisir à m’assoir à mon bureau en couche, faire mes affaires pour le lendemain en couche, danser sur mon lit en couche et autres joyeusetés en couche. J’avais aussi gagné le fait que je n’avais plus à m’allonger sur le carrelage froid de la salle de bain, mais sur mon confortable matelas pour la mettre. J’étais aux anges.


Les mois passaient et mes envies se développaient.


- Daisy, tu veux venir à ma fête d’anniversaire ?

 

Quand j’ai pris le carton d’invitation que me tendais mon amie, l’idée m’est immédiatement venue. Le lieu des festivités était l’un de ceux conçus pour que des parents puissent confier à des mascottes sous-payées leur turbulente progéniture pour qu’elle passe une demie-journée à hurler dans des structures gonflables, escalader sans relâche des palais pour hamster et foncer sur des pistes de kart à pédales. Ça allait être la jungle, mais je serai au sec.

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